L’éclosion d’une vie intérieure
Une lecture de : Léon Chestov, Philosophie de la tragédie. Dostoïevski et Nietzsche, Le bruit du temps, 2023. À propos de : philosophie et littérature, tragédie et intériorité, Nietzsche et Dostoïevski.
La naissance de la tragédie de Nietzsche a aidé les penseurs russes à comprendre Dostoïevski d’une manière neuve. Léon Chestov porte lui aussi la marque de cette lecture comme l’indique le titre de son ouvrage. Mais contrairement à ce que le titre annonce, la tragédie trouve difficilement sa place dans cet essai au style chaotique, dans lequel Chestov y alterne de longues citations à des commentaires et à des pensées non systématiques. Et si cette absence apparente de méthode finit par en constituer la force la plus singulière, le mérite du livre tient plutôt à un paradoxe : Nietzsche vit encore, son existence n’est pas encore achevée, lorsque Chestov écrit cet ouvrage et en saisit déjà la grandeur et l’influence à venir sur tout un siècle.
Ce qui relie les deux hommes, pour Chestov, n’est pas affaire de méthode comparative. L’essai se déploie en deux temps distincts, la biographie et l’oeuvre de Dostoïevski d’abord, la biographie et l’oeuvre de Nietzsche ensuite, et les confrontations directes restent rares. Le lien se trouve dans leur expérience intérieure. Les deux hommes ont traversé un moment où l’espérance d’une vie ordonnée s’est évanouie pour toujours et leurs convictions se sont effondrées. Chestov présente l’histoire de cette transformation qui « serait avant tout, évidemment, l’histoire de l’éclosion des convictions. Celles-ci se forment, naissent en l’homme pour la seconde fois sous ses yeux, à l’âge où il a suffisamment d’expérience et d’observation pour suivre attentivement ce processus mystérieux et profond » (p. 60). Lorsque naissent des convictions qui survivent à l’effondrement, à ce moment, commence la philosophie de la tragédie. Il ne reste alors que la solitude, une solitude sans aucune issue, et l’obligation de continuer à vivre malgré tout, longtemps encore, sans même le refuge de mourir quand on le voudrait.
Chez Dostoïevski la rupture est incarnée par l’homme du souterrain qui a vécu des années durant sous l’illusion d’une mission, persuadé de servir une cause supérieure. Mais la vie lui arrache cette illusion et, le masque tombé, il découvre une existence commune à tous les hommes, faite des mêmes petitesses et des mêmes indifférences aux grandes idées. Quand les causes supérieures ont cessé de tenir leurs promesses, l’égoïsme devient alors la seule vérité. Les héros tragiques de Dostoïevski portent cette vérité jusqu’au bout, sans chercher à la déguiser.
Nietzsche aussi connaît une transformation similaire. De la vision esthétique de La naissance de la tragédie, il passe à une vision plus sombre – un malade a le droit d’être pessimiste, tranche Chestov. En cours de route, il quitte ses maîtres, Schopenhauer et Wagner, sans rien emporter de ses anciennes convictions. Il devient un positiviste, un utilitariste qui réduit les aspirations humaines à leurs instincts les plus bas. Jusqu’à ce que l’instabilité ne gagne sa pensée tout entière.
L’expérience intérieure, chez l’un comme chez l’autre, est la matière à partir de laquelle une pensée se recompose après l’effondrement de ce qui la portait. La différence entre les deux tient à leur art. Dostoïevski est romancier, il raconte. Nietzsche est philosophe, il lui faut une vision conceptuelle. Cette différence de forme cache une affinité plus profonde : l’instabilité domine chez l’un comme chez l’autre et aucun des deux ne la recherche comme un défaut à corriger. Nietzsche se moque sans relâche de ce qu’on nomme la solidité des convictions, avec la même constance que Dostoïevski met à démolir les siennes à travers ses personnages. L’idée qui traverse l’article de Raskolnikov trouve un développement, sous une forme différente, dans la pensée de Nietzsche, sans qu’il s’en soit peut-être directement inspiré.
De manière plus générale, Chestov retrouve chez les deux auteurs une logique similaire où l’idéalisme finit par produire un effet contradictoire, semblable « aux états despotiques orientaux : du dehors tout apparaît splendide et bâti pour l’éternité ; mais à l’intérieur, c’est atroce » (p. 138). Ainsi, Dostoïevski et Nietzsche mènent une double lutte, contre la nécessité et contre les autres qui les entourent. De cette lutte procède la formule nietzschéenne, « rien n’est vrai, tout est permis », expression qui pourrait tout aussi bien résumer le programme de Dostoïevski.
Le désordre apparent de l’essai reflète peut-être son objet même car Chestov se donne pour tâche de saisir les effets de la rupture de deux hommes avec leurs propres certitudes, mais le rapprochement des deux penseurs procède d’une intuition, celle d’une expérience intérieure partagée. Chestov laisse entendre pourquoi Zarathoustra vient nécessairement après les Karamazov dans un ordre qui n’est pas seulement chronologique, mais à la suite d’un même mouvement de pensée plutôt que comme une simple filiation d’idées. Le romancier russe trace le même chemin que le philosophe allemand emprunte à sa manière, avec ses propres outils, sans jamais renoncer à la théorie que le roman, lui, n’a pas à formuler.
