L’indicible entre-deux
Une lecture de : Jorge Semprún, L’écriture ou la vie, Gallimard, Paris 1994. À propos de : vie et achèvement, expérience et deuil, écriture et oubli.
Il n’y a pas de mot pour nommer le lieu que Jorge Semprún a traversé à la sortie de Buchenwald. Il s’y est tenu debout, entre deux mondes, sans que ni l’un ni l’autre ne lui appartienne vraiment. Lorsqu’il rédige L’écriture ou la vie, il a quitté la vie d’avant, celle des apparences et des certitudes, mais il n’a pas encore accompli celle d’après. Il erre dans un entre-deux existentiel et linguistique où les langues qu’il maîtrise – l’espagnol, le français, l’allemand même – deviennent des outils impuissants face à l’immédiateté de l’existence.
L’indicible se présente à lui d’abord dans l’expérience de la vie. Dans le livre, à deux reprises, Semprún cherche un terme pour décrire la vie comme expérience d’elle-même. Il veut traduire l’allemand Erlebnis. Et si en espagnol il dispose du terme vivencia, en français il n’a pas de mot pour dire cette saisie immédiate de la vie. Ce n’est pas le vécu, mot approximatif et contestable, fade et mou. Car l’expérience de la vie est active, elle est au présent, « se nourrit du passé pour se projeter dans l’avenir ». Semprún se heurte à cette limite infranchissable : comment dire l’expérience vive quand la langue elle-même est une structure morte ?
Il y a d’ailleurs une scène qui contient le livre tout entier. Dans un appartement parisien, Semprún visite les lieux avec Odile. Le détail des housses blanches réveille en son esprit à la fois les vacances et le déracinement. Puis Odile fait voltiger les housses dans le salon et danse, gracieuse, vivante, en claironnant un air de Carmen. En cet instant, Semprún réalise que ses racines sont désormais « nulle part, ou n’importe où » : il est étranger à son propre retour. Encore une fois, la langue est là, précise, élégante, mais elle ne peut saisir cette étrangeté fondamentale.
L’indicible le renvoie à une vérité métaphysique plus radicale : celle de la mort. C’est pourquoi Semprún convoque Wittgenstein : « La mort n’est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue ». Il se rappelle qu’à dix-huit ans, il traduisait différemment cette phrase : « On ne peut vivre la mort ». Et puis, plus tard, dans L’évanouissement, il écrira : « La mort n’est pas une expérience vécue ». Ces variations ne sont pas de simples jeux de mots. Elles révèlent l’impossibilité de couvrir l’événement de la mort. Dans L’écriture ou la vie, Semprún décline la phrase à la première personne : « Ma mort n’est pas un événement de ma vie. Je ne vivrai pas ma mort ». Absence de tout événement, la mort est ce qui ne peut être intégré à la vie comme expérience. À Buchenwald, Semprún a survécu à sa propre mort – était-il pourtant un survivant ? –, il a traversé l’impossible et, ce faisant, il est devenu étranger à la vie normale.
L’écriture représente une issue mais elle se mue en danger. Le récit que Semprún arrache à sa mémoire, « bribe par bribe, phrase après phrase », dévore sa vie, « tel un cancer lumineux » qui consume le goût de vivre. L’écriture est un « travail de deuil inachevé [et] interminable » dans lequel Semprún atteint un point ultime, où il doit choisir : « La vie était encore vivable. Il suffisait d’oublier, de le décider avec détermination, brutalement. Le choix était simple : l’écriture ou la vie. Aurais-je le courage – la cruauté envers moi-même – de payer ce prix ? » (p. 218). Le dilemme garde toute sa brutalité : l’achèvement est une forme d’acceptation de l’inachevé.
Ni mémorial, ni document historique, L’écriture ou la vie est une œuvre sur l’essence et sur la forme de l’écriture, sur le rapport entre la vie et la mort. Ce que le lecteur en retient, c’est que l’entre-deux est une expérience à vivre, un lieu dans lequel l’inachevé devient une forme accomplie. Semprún raconte une manière d’être au monde où, s’il n’est pas possible de combler le vide, il faut néanmoins accepter de vivre dans l’interstice entre la vie et l’écriture, entre la mort vécue et la parole impossible. Dans ce va-et-vient se trouve la vérité du témoignage.
